| Subject: Une longue aventure journalistique et citoyenne |
Author:
Jean-Paul Piérot
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Date Posted: 6/06/05 23:50:17
Une longue aventure journalistique et citoyenne
L’Humanité. Deux années de travail quotidien pour expliquer, décrypter, analyser le projet de constitution.
Le journal de Jean Jaurès a apporté toute sa contribution à cette belle victoire démocratique.
C’est l’heure des comptes dans les salles de rédaction et dans les états-majors des chaînes du PAF : 55 % de désaveu ! Chroniqueurs patentés, éditorialistes de la presse écrite ayant table et micros ouverts dans les émissions télévisées, éreintés par plusieurs mois de campagne pour le « oui », en sont à contempler l’entendue du désastre. Ils s’aperçoivent aujourd’hui que les hommes et les femmes, qu’ils ont, semaine après semaine, stigmatisés du sceau de l’infamie en les accusant de conservatisme frileux, voire de xénophobie ou encore de faire le jeu de l’extrême droite, au seul motif qu’ils n’adhéraient pas d’emblée au dogme ultralibéral, ces hommes et ses femmes de gauche donc, constituaient la moitié ou même davantage de leur lectorat, comme l’indique le sondage CSA pour Marianne (voir page 6). Amère constatation : d’une part, ils ne les ont pas convaincus, et d’autre part, ils les ont parfois insultés. Espérons pour l’honneur de la presse et la démocratie que nos confrères retiendront la leçon d’une bien calamiteuse expérience.
C’est l’heure des bilans à l’Humanité également. Notre journal, direz-vous, s’est engagé lui aussi, mais pour le « non », et il faut bien avouer que l’ambiance n’était guère à la morosité, en cette soirée du dimanche 29 mai, au 32, rue Jean-Jaurès. Les journalistes ont bouclé avec entrain les deux éditions successives, avant que l’Huma, toute chaude sortie des rotatives, ne fût livrée à ses premiers lecteurs en fête place de la Bastille, comme un avant-goût de 14 juillet. Pour toute l’équipe de l’Humanité une aventure prenait fin (d’autres viendront sans attendre !) sur un succès. On ne saurait cacher un sentiment de fierté d’avoir contribué à un vaste débat démocratique, d’avoir joué notre rôle de journal citoyen respectant l’enseignement de Jaurès : « Avoir le courage de rechercher la vérité et de la dire. » Plus simplement dit, d’avoir aidé modestement nos lecteurs à prendre connaissance du texte sur lequel ils étaient appelés à se prononcer. En bannissant les invectives contre nos concitoyens tentés par le « oui » pour des raisons discutables mais respectables. Les lettres de sympathie, les mails amicaux que l’Humanité a reçus pendant toute cette période n’ont cessé de nous encourager.
Longue aventure journalistique en vérité, au point que plusieurs d’entre nous éprouvions au lendemain du référendum un sentiment de satisfaction joyeuse mêlé d’une sensation de vide. Nous avons passé tellement de temps à lire et à relire, à décrypter, à analyser, à mettre en débat les 448 articles du projet. Cette constitution libérale, rejetée par le peuple, ne nous manquera pas, mais elle nous a extraordinairement occupés ces deux dernières années. Notre première démarche étant de permettre aux lecteurs citoyens de juger sur pièces, nous avons accompagné le processus d’élaboration au moment où aucune star médiatique ne lui accordait un quelconque intérêt. Qui se souvient, même parmi nos lecteurs les plus assidus - ils en ont lu bien d’autre depuis - que l’Humanité publia l’intégralité de la partie I du projet de constitution (valeurs et objectifs de l’Union), telle qu’elle avait été présentée par la convention au sommet européen de Thessalonique en juin 2003 et qui allait servir de base à l’adoption finale du traité par la conférence intergouvernementale ? Présentant ce texte dans un article titré « Le marché avant les hommes », notre ami Okba Lamrani y pointait déjà le fait que « le projet des conventionnels postule que l’Europe libérale doit être intangible ».
Un document révélateur :
la face cachée du projet Giscard
Deuxième étape de notre opération de dévoilement : le 11 septembre 2003, l’Humanité publiait un document de quatre pages intitulé « La face cachée du projet Giscard ». Francis Wurtz, député PCF au Parlement européen et président du groupe de la Gauche unitaire euro- péenne ; y révélait la teneur de la partie III, devenue si célèbre depuis, qui définit avec la plus grande précision le code du libéralisme que la constitution graverait dans le marbre. Si, à l’époque, l’Humanité semblait prêcher dans le désert de l’indifférence médiatique, nos révélations éveillèrent l’attention de nombreux militants. Ce texte, que ses promoteurs espéraient faire ratifier sans coup férir (nul ne savait alors s’il y aurait un référendum ou une approbation formelle par une majorité parlementaire acquise au projet), devait faire l’objet par la suite de l’expertise citoyenne et, comme on le sait maintenant, n’y résista pas.
S’il se limitait encore au cercle des militants de gauche, notamment communistes, de syndicalistes ou des associations altermondialistes, le débat sur le projet de constitution était déjà vif et passionné. On en trouve trace notamment dans les comptes rendus que l’Humanité a publiés du Forum social européen qui s’est tenu en région parisienne en novembre 2003. L’assemblée européenne des femmes dénonce déjà les éléments régressifs dans la charte des droits fondamentaux. Un débat met en relief les divergences entre le Vert Alain Lipietz, le socialiste Harlem Désir et le communiste Francis Wurtz qui défend un « non progressiste, alternatif et européen ». Dès cette époque, régulièrement, notre journal réclamera un référendum, revendiquant pour le peuple le droit de dire non. On sait qu’il a fallu atteindre le 14 juillet 2004 pour que Jacques Chirac annonçât après bien des hésitations que les Français seraient directement consultés.
8 juin 2004, un nom inconnu barre la une de l’Humanité : Bolkestein. Plus précisément, mais non plus éclairant : « Un missile nommé Bolkestein. » Depuis, le nom de l’ancien commissaire européen auteur d’un projet de directive éponyme portant sur la libération des services, a bénéficié d’une notoriété dont il se serait bien passé, notamment au cours de la campagne référendaire. Ce libéral néerlandais veut débarrasser le marché des réglementations administratives qui contrecarrent à ses yeux la société de concurrence libre et non faussée. Son projet recueille au départ le soutien des dirigeants européens et en premier lieu des autres commissaires de la commission Prodi, notamment les Français Michel Barnier et Pascal Lamy.
Pourtant la clause du « pays d’origine » est un terrible encouragement au dumping social, à l’abaissement des salaires, en bref à une dramatique mise en concurrence des salariés de pays à niveau de vie différents. La directive Bolkestein fut par la suite l’objet de manipulations politiciennes entre le gouvernement français et les institutions européennes qui promirent sa « remise à plat » après le référendum. Bolkestein lui-même mania le sarcasme en évoquant « les plombiers polonais », ce qui fut le point de départ d’une campagne aussi injuste que scandaleuse à l’adresse des partisans du « non » de gauche, accusés de xénophobie. L’Humanité, qui avait révélé à l’opinion l’existence de cette directive, resta fidèle à ses principes, en publiant un document complet sur le projet Bolkestein le 15 février dernier.
Un événement éditorial : le hors-série avec l’intégralité du texte
À la rentrée 2004, peu de temps après la Fête de l’Humanité, décision est prise de publier l’intégralité du texte du projet de constitution qui vient d’être finalisé par les chefs d’État et de gouvernement au lendemain des élections européennes de juin. Il pouvait paraître à première vue paradoxal que le seul quotidien français ouvertement hostile à ce texte fût le premier à le publier et à le diffuser massivement, alors que les autres titres de la presse française, pratiquement tous favorables à la constitution, se faisaient particulièrement discrets. Ce paradoxe n’existait pas pour nous. Au contraire, nous ne pouvions critiquer le texte et en débattre avec les lecteurs et les citoyens qu’à la condition qu’ils puissent disposer de l’ensemble des éléments. Ce qui peut sembler élémentaire d’un point de vue civique était à cette époque très peu partagé. On entendait des hommes politiques ou des journalistes conseiller aux Français de ne lire au mieux que quelques pages, et surtout pas la partie III.
Les journalistes de l’Humanité qui ont été chargés de confectionner le numéro hors-série, diffusé à partir du 16 octobre 2004, se souviendront longtemps du travail intense qu’ils ont déployé en un temps record. Lecture attentive de tous les 448 articles, discussions collectives, consultations de spécialistes, rédaction de notes, rassemblées et résumées dans de courtes « clés pour comprendre » accompagnant le texte. Il ne fallait pas qu’elles soient trop nombreuses ou trop longues afin de ne pas encombrer le texte lui-même. De longues journées et de longues soirées ont été consacrées à ce travail. Nous voulions aller vite, car nous souhaitions, c’est bien naturel, être les premiers à mettre un tel document à disposition des lecteurs. Nous ne pouvions imaginer, naïfs que nous étions, que nos délais de fabrication ne couraient aucun risque, que nous serions non seulement les premiers, mais les seuls à éditer un tel document. La connaissance réelle du texte plaidait tellement en faveur de son rejet que les promoteurs du « oui » privilégiaient alors les fausses questions du type : « Êtes-vous pour ou contre l’Europe ? » et publiaient des résumés expurgés de la partie III. Quand on apprend aujourd’hui que les électeurs espagnols n’ont pas reçu avant leur référendum de texte complet comportant la partie III, il est - permis de se demander ce qu’il serait advenu en France si l’Humanité n’avait pas pris l’initiative de publier massivement l’intégralité du texte. Celle-ci répondait manifestement à une exigence, au point qu’il a fallu procéder à plusieurs tirages et que le « hors-série constitution » était réclamé jusque dans les derniers jours qui ont précédé le référendum.
À la violence des slogans et des anathèmes, face au rouleau compresseur du « oui », nous avons opposé la force des arguments. Quelle meilleure preuve des limites de la charte des droits fondamentaux, dont la propagande en faveur du traité usa et abusa, que la publication, faite en décembre 2004, de l’interprétation hyperrestrictive du présidium annexée au traité ? De même, nous avons été au carrefour de tous les partisans du « non » de gauche, de Marie-George Buffet à Jean-Luc Mélenchon, d’Émile Zuccarelli à Olivier Besancenot, de José Bové à Laurent Fabius, d’Yves Salesse à Henri Emmanuelli, d’Oskar Lafontaine à Cesare Salvi et de nombreux autres, et nous avons animé et publié des débats, entre Francis Wurtz et Claudie Haigneré ou Francis Mer.
Le « non » de la France à l’Europe libérale est un acte historique qui fait quelques déçus dans le monde politique, économique et médiatique. Nous n’en sommes pas.
Que l’Humanité ait apporté sa contribution à cette victoire démocratique, c’est cela qui nous réjouit.
Jean-Paul Piérot
4 de Junho de 2005
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